Histoire de la Maison Française d'Oxford

Auteurs de cet historique:

Alexandre Tessier

Annabelle Allouch

Directeurs de la Maison Française d'Oxford:

Henri Fluchère, 1946-1963
Auguste Anglès, 1963-1966
M. Bourde 1965
François Bédarida, 1966-1970
Jean Lequillier, 1971-1973
Henri Bouillier, 1974-1981
Bruno Neveu, 1981-1984
Monica Charlot, 1984-1991
Maurice Lévy, 1991-1994
Jean-Claude Vatin, 1994-2000
Jean-Claude Sergeant, 2000-2003
Alexis Tadié 2003-2008
Luc Borot 2008-2012

Histoire de la Maison Française d'Oxford

 L'idée de la Maison Française d'Oxford est née dans les années 1940-1941, alors que l'Angleterre, luttant contre l'Allemagne hitlérienne, avec l'aide modeste de la France Libre et de ses autres alliés chassés de leur pays par les forces nazies, était restée seule pour défendre la civilisation européenne. Son courage et sa détermination ont incité les États-Unis, le Canada et l'Australie à la lutte pour libérer l'Europe et lui rendre Paix et Dignité.

Ayant vécu en Angleterre ces années tumultueuses et héroïques, j'ai été impressionné par le courage et la tranquillité sereine qui régnaient alors dans le centre de civilisation, de réflexion, de recherche et d'enseignement que constitue l'Université d'Oxford. J'ai alors entrevu pour les générations d'intellectuels anglais et français de l'après-guerre la possibilité de se rencontrer sous un même toit, pour mettre en commun leurs aspirations et leurs conceptions de la vie. J'ai eu l'espoir que ces rencontres et les amitiés qui en résulteraient pourraient contribuer à préparer l'avènement d'un monde meilleur et plus juste, espoir qui a toujours été partagé par les penseurs de nos deux pays et qui pourra se réaliser avec le concours des bonnes volontés sur cette terre.

Claude Schaeffer, Archives de la MFO

1946: Naissance de la Maison Française

L'idée d'implanter une présence française au cœur du monde universitaire britannique remonte au moins au début du XXe siècle. Elle a pu être portée en particulier par les membres du French Club, qui existait alors à l'Université d'Oxford et réunissait la communauté francophile étudiante, mais il fallut attendre les circonstances favorables des années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale pour qu'elle se réalise véritablement. Le soutien que le Royaume-Uni avait accordé à la France Libre avait suscité l'envie de resserrer les liens de part et d'autre de la Manche, sur le plan culturel et scientifique aussi. L'honneur semble revenir à l'archéologue Claude Schaeffer (1898-1982) - en charge notamment du site d'Ougarit en Syrie, futur professeur au Collège de France, mais également officier dans la Royal Navy et Fellow de Saint John's College - d'avoir assumé les initiatives décisives et mené les négociations qui aboutirent à la création d'une nouvelle institution. Une autre grande personnalité fut choisie pour la mettre sur rails et veiller à ses premières années : Henri Fluchère, universitaire renommé, traducteur de T.S. Eliot, spécialiste de Shakespeare, connu aussi comme Résistant. Sous sa conduite, un embryon de Maison Française d'Oxford vit donc le jour, à la rentrée 1946, au 28 Beaumont Street, non loin de l'Ashmolean Museum. Le nom de « Maison Française » avait été choisi en référence aux pavillons de la Cité universitaire internationale de Paris, ouverte en 1925 dans un même contexte d'idéal pacifique.

 

Claude Schaeffer, Collection Jean Vercoutter Henri Fluchère, First Director of the Maison Française

De gauche à droite: Claude Schaeffer (Collection Jean Vercoutter); Henri Fluchères, premier directeur de la Maison française (Collection MFO)

Les finances françaises demeurant limitées en ces années d'après-guerre, l'installation n'échappa pas à une certaine improvisation. Il n'y avait alors qu'un seul étudiant britannique résident. Les locaux étaient étroits, vétustes. La politique de rationnement était encore en vigueur. Comble de malheur, l'hiver s'avéra exceptionnellement rude et le gel fit éclater les canalisations. Un témoin de cette époque pionnière se souvient d'avoir été obligé « de ramasser de la neige et de la faire fondre afin d'avoir de quoi faire quelques ablutions et quelques tasses d'un thé douteux. » (M.-L. Fluchère p. 12.) Cependant Fluchère ne se découragea pas, l'aventure commençait.

1947-1962: La Maison Française au 72 Woodstock Road

Au bout d'un an, la jeune institution s'installa au 72 Woodstock Road et put vraiment prendre son envol, fixant ses objectifs et son organisation, et développant une activité multiforme.

 

The building at 72 Woodstock Road

L'immeuble du 72 Woodstock Road

Pour ce qui est de la mission et des principes, les statuts de la Maison Française, tels qu'ils sont définis par le décret de l'Université d'Oxford qui avait entériné sa création, en date du 22 octobre 1946, écartent l'idée d'en faire un établissement d'enseignement à part entière : en un mot il ne s'agissait pas de créer un nouveau collège universitaire, ni même une antenne de l'Alliance française. La Maison Française devait constituer une institution originale, destinée à promouvoir les échanges académiques et scientifiques, et plus largement culturels, sous la responsabilité partagée du Ministère des Affaires étrangères français, de l'Université de Paris et de celle d'Oxford. Du Quai d'Orsay dépendraient les aspects matériels de l'installation, un « comité directeur » basé à Paris assurerait le contrôle effectif des activités, tandis qu'un « comité oxonien » veillerait sur place à leur mise en œuvre.

Pour ce qui est des réalisations concrètes, l'effort porta d'abord sur la création d'une véritable bibliothèque, dotée d'un fonds conséquent et riche de nombreux abonnements à des revues, afin d'en faire un lieu de travail pour les étudiants et plus généralement une vitrine de la production française contemporaine : Fluchère y voyait « un outil de culture et de propagande française, qui offrirait au lecteur intéressé les ressources toujours renouvelées de la vivante actualité ». (M.-L. Fluchère, p. 21)

On institua parallèlement des cycles de conférences et de débats, où des personnalités des lettres et des sciences françaises - comme Camus, Mauriac,  Gide, Merleau-Ponty ou Lacan -, vinrent exposer leurs travaux et échanger avec leurs homologues britanniques. Grâce aux bons offices de la Maison, d'autres célébrités, comme Pierre Mendès-France ou Guy Mollet, se trouvèrent invités dans les collèges oxoniens.

Dans le souci également de promouvoir d'une manière plus générale le rayonnement culturel dans tous ses aspects, la Maison Française organisa dès l'origine des expositions, des concerts, des représentations théâtrales, des séances de cinéma.

 

André Gide's visit to Oxford (June 1947) An exhibition on Colette in the 1950s (MFO collection) 

De gauche à droite: Visite d'André Gide à Oxford (juin 1947);  Exposition sur Colette, dans les années 1950 (Collection MFO); André Malraux

Enfin, sans pour autant se muer en collège universitaire, l'institution accueillit une équipe de résidents permanents, qui à cette époque étaient essentiellement des étudiants britanniques. Leur « acculturation » était assurée par un mode de vie quasiment familial auprès du personnel français. Au-delà de l'apprentissage de la langue, il s'agissait « de se familiariser à nos habitudes, nos comportements et nos goûts » (M.-L. Fluchère, p. 13). C'était l'époque où les repas se prenaient en commun autour du directeur. On avait institué de petits rituels, comme cette « cagnotte » alimentée par les amendes que devaient payer les étudiants à qui échappaient quelques mots d'anglais... (M.-L. Fluchère, p. 57.)

 

Some of the residents with the Director

Quelques résidents autour du directeur et de la future Mme Fluchères

1963-1967: Déménagement au 2-10 Norham Road

Si délicieusement British qu'ils fussent, les locaux de Woodstock Road ne présentaient pas toutes les qualités requises. L'absence de salle spacieuse se faisait sentir, la bibliothèque arriva rapidement à saturation, enfin il ne s'agissait que d'une location auprès de Saint Hugh's College. En 1959 se présenta l'occasion pour le gouvernement français d'acheter en toute propriété six parcelles de terrain appartenant à Saint John's College, dans un secteur résidentiel, non loin de University Parks, avec possibilité d'y construire un bâtiment adapté. La transaction fut conclue, les architectes se mirent au travail et il en sortit l'immeuble actuel, d'une esthétique résolument fonctionnelle, à même d'abriter bureaux administratifs, espaces de conférence et de réception, bibliothèque et lieux de travail, ainsi qu'une douzaine de chambres pour les résidents, à l'étage.

La première pierre du nouvel édifice fut posée en grande pompe, le 15 Juin 1962, par le chancelier de l'Université et Premier ministre britannique d'alors, Harold Macmillan. L'inauguration eut lieu avec non moins d'éclat en 1967, et Malraux en personne se déplaça pour l'occasion. Sa présence prenait aussi valeur de signe de renouveau, après quelques nuages dans les relations franco-britanniques suite au refus du général de Gaulle de laisser entrer l'Angleterre dans la Communauté économique européenne. Dans un discours flamboyant qui suscita l'ovation, le ministre des Affaires culturelles exalta le rôle de l'Université, « puissance de l'Esprit », gardienne des « paroles immortelles » de l'héritage humaniste et judéo-chrétien, afin de « sauver l'intelligence humaine et pour que l'homme reste l'homme » au sein d'un monde matérialiste de plus en plus hanté par les instincts primaires. (Lien vers le texte intégral du discours.) Lors de son redéploiement dans ses nouveaux locaux, l'institution avait déjà plus d'une vingtaine d'années, le temps venait pour elle d'entamer la mue de la maturité, mais d'ores et déjà elle était parvenue à se fondre dans le paysage oxonien.

 

Harold Macmillan laying the foundation stone (1962) Construction work on the new Maison Française, towards 1966 (Collection MFO)

De gauche à droite: Pose de la première pierre par Harold Macmillan (1962); Travaux de construction de la nouvelle Maison française, vers 1966 (Collection MFO)

Le symbole de cette intégration réussie est fourni par la garden party annuelle, organisée au début du mois de Juin (à la fin de Trinity Term), qui s'est imposée peu à peu comme un rendez-vous important du calendrier universitaire. A cette occasion, toute la communauté francophile se réunit autour de l'ambassadeur de France, du directeur de la Maison Française arborant la grande robe académique, et des vice-chanceliers des Universités de Paris et d'Oxford. Les rites sociaux faisant partie intégrante de la vie universitaire britannique, cet événement revêtit dès l'origine une signification plus qu'anecdotique.

 

André Malraux during the inauguration of the MFO in 1967 (Collection MF0) The garden party in 1970 in the garden of 2-10 Norham Road Bruno Neveu, Director of the MFO welcoming the Lord Mayor of Oxford in 1984

De gauche à droite: Discours d'André Malraux pour l'inauguration de la nouvelle Maison française, en 1967 (Collection MFO);  Garden Party, en 1970, dans les jardins du 2-10 Norham Road (Collection MFO);  Bruno Neveu, directeur de la Maison française, accueillant le Lord-maire d'Oxford en 1984 (Collection MFO)

La Maison Française aujourd’hui

Aujourd'hui la Maison Française est une institution originale, riche de ses trois affiliations traditionnelles - à la fois sous la responsabilité du Ministère des Affaires étrangères, mais aussi sous celle de l'Université de Paris, et étroitement associée à l'Université d'Oxford -, ce à quoi il faut ajouter que désormais elle abrite un laboratoire du C.N.R.S. et regroupe des équipes de chercheurs travaillant sur différents programmes. Ceci a beaucoup contribué au renouveau de l'établissement et de son rayonnement.

D'importantes réorientations ont eu lieu en effet depuis les années 1980. Dans la mesure où les médias donnant accès aux productions du continent se sont démultipliés, et où d'autres institutions tant à Londres qu'à Oxford même concourent à la diffusion de la langue et de la civilisation françaises, les activités relevant davantage de l'action d'un centre culturel sont quelques peu passées au second plan. De même l'idéal d'une « vitrine » déployée aux yeux du monde universitaire britannique s'est estompé peu à peu au profit d'un espace de dialogue international et pluridisciplinaire. Surtout, l'accent à été mis de plus en plus sur la coopération académique et le développement des travaux de recherche. Cette évolution s'est précipitée sous le mandat de directeur de Jean-Claude Vatin, qui vit, en 1999, la création d'une unité de recherche du C.N.R.S. au sein de la M.F.O. En 2008-2009, celle-ci regroupait huit chercheurs, intégrés dans des programmes d'études en histoire des sciences, en civilisation et littérature européennes, ou encore en anthropologie.

Corollairement, les résidents ne furent plus seulement des Britanniques ni même des linguistes, mais de plus en plus de jeunes chercheurs français, d'horizons variés, appelés à séjourner en Grande-Bretagne pour leurs travaux. En 2008-2009 on comptait ainsi trois boursiers Lavoisier, un boursier de la chancellerie des Universités de Paris, plusieurs étudiants de l'Ecole normale supérieure, de l'Université Paris III et de Sciences-Po Paris venus dans le cadre d'échanges, plus deux chercheurs étrangers travaillant sur des sujets en lien avec la France, sans oublier le « boursier du mois », bénéficiant de la bourse d'étude de la M.F.O., qui lui permet d'accomplir un court séjour.

 

The principal building of the MFO today Westbury Lodge Annex The administrative team, the CNRS researchers and the residents

De gauche à droite: Bâtiment principal de la M.F.O. aujourd'hui;  Annexe de Westbury Lodge;  L'équipe administrative, les chercheurs du C.N.R.S. et les résidents, lors de la garden party de juin 2011