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Le mouvement “Droit et Littérature” a littéralement explosé aux États-Unis dans la seconde partie des années 1970. Il s’est d’emblée placé sous le signe de la modernité littéraire et s’est inscrit dans une tradition symbolisée par les noms de Camus, Kafka, Melville, Dostoievsky. Sa rapide implantation dans les facultés de droit américaines s’est traduite par des cours centrés sur les oeuvres de ces quatre auteurs. Ils ont fini par imposer l’idée que Droit et Littérature était indissociable d’une certaine modernité littéraire. Or, lorsque l’on s’attache à reconstruire l’histoire de ce champ de savoirs, on se rend compte que l’une de ses branches fondamentales, “Law in literature”, bien loin d’avoir partie liée avec la modernité, a pour auteurs phares des classiques scolaires (Dickens, Scott, Dumas, Balzac), et pour terreau des romanciers victoriens. C’est ce canon “upper middle-brow” qui alimente les “legal novels”, un genre créé et promu par le doyen Wigmore afin d’inciter les juristes à lire des textes littéraires susceptibles de les intéresser par leur approche de la vie juridique entendue au sens large.
Une recherche menée dans les archives Wigmore conservées à la faculté de Northwestern University (Chicago), a donné lieu à deux publications s’intéressant plus particulièrement à l’élaboration des listes de « Legal Novels » ou romans judiciaires établies par le doyen Wigmore au début du XXe siècle à l’usage des étudiants de droit (« Éloge de l’éclectisme. Penser le champ « Droit et Littérature » à partir des listes de Legal Novels (1900-1987) », Textyles, n° 31, Droit et Littérature, 2007, pp. 12-28). John Henry Wigmore est à l’origine de l’un des deux grands courants du mouvement « Droit et Littérature », le droit dans la littérature, quand Benjamin Cardozo (1870-1938), juge à la Cour Suprême, peut être lui considéré comme le « père » de l’autre grande approche, le droit comme littérature. Or, s’il existe une abondante bibliographie concernant Benjamin Cardozo, le doyen Wigmore a beaucoup moins retenu l’attention : il n’existe qu’une seule biographie le concernant, fort utile, mais qui n’en est pas moins un travail de commande, rédigé par un bibliothécaire… Or Wigmore (1863-1943) est une personnalité hors norme. Auteur solitaire d’un traité de la preuve en dix volumes qui fait de lui une référence majeure du droit criminel américain, Wigmore est aussi un juriste qui a recours aux lanternes magiques et aux kaléidoscopes pour présenter aux profanes l’histoire universelle du droit… Sa postérité a peut-être davantage souffert de cette diffusion démocratique d’une culture juridique habituellement réservée à un public d’initiés, que des prises de position politiques malheureuses qui ont pu être les siennes dans les années vingt, en particulier dans l’affaire Sacco et Vanzetti. Bref, ce que l’on n’a peut-être pas pardonné à Wigmore est peut-être moins ses prises de positions politiques ultra-conservatrices à un moment de sa carrière, que sa volonté de démocratiser l’accès au droit, en montrant que le droit ne se faisait pas à partir du droit, mais de tout ce qui fait la vie ordinaire (le caractère, les émotions des hommes, les idées nées de certaines situations…), et dont la littérature, y compris et peut-être même surtout la littérature populaire, rend compte (voir : « Make the Unorthodox Orthodox : John Henry Wigmore et la naissance de l’intérêt du droit pour la littérature ». In Antoine Garapon, Denis Salas (dir.), Le Droit dans la littérature, Michalon, coll. « Le bien commun », 2008, pp. 27-68).
Par ailleurs, Richard H. Wesiberg, professeur à la Cardozo Law School, et l’une des figures contemporaines les plus influentes du mouvement “Droit et Littérature” aux Etats-Unis a participé au premier colloque spécifiquement consacré à “Droit et Littérature” organisé en France par Antoine Garapon et Denis Salas à la Cour de Cassation en octobre 2006. Revendiquant l’héritage de Cardozo, Weisberg se montrait infiniment plus discret sur celui de Wigmore, chose d’autant plus étonnante pour moi que l’on devait à Weisberg, au milieu des années soixante-dix, l’exhumation des listes de Wigmore, et leur actualisation. Un échange fructeux s’est noué, et a conduit à l’organisation d’une journée d’étude “Droit et Littérature” autour du thème “La démocratie peut-elle se passer de fictions ?” qui s’est tenue à Sciences-Po en juin 2007, et a donné lieu, en octobre de la même année, à un numéro spécial de la revue Raisons Politiques (www.cairn.info/revue-raisonspolitiques-2007).
L’intérêt rencontré par l’approche « Droit et Littérature » au sein du groupe de travail « Frontières de la Modernité » l’a conduit à s’ouvrir à des collaborations autres que littéraires, en intégrant dans un premier temps des historiens, puis en faisant appel à des juristes. C’est ainsi que Frédéric Audren a été invité à présenter le 1er juin 2007 un exposé sur : « Qu’est-ce qu’un cas dans la jurisprudence ? », et qu’il est apparu que le laboratoire de la Maison Française aurait intérêt à s’adjoindre les compétences d’un historien du droit venant enrichir par ses interrogations, et ses réponses, aussi bien le programme d’histoire des sciences que celui des études littéraires.
Les rapports « Droit et Littérature » ont été également explorés à partir de deux études de « cas », celle de Danton et du marquis de Sade.
La fin du leader des Indulgents est probablement l’un des événements les plus littéraires de la Révolution comme l’ont montré les travaux de William D. Howarth (voir en particulier : “The Danton/Robespierre Theme in European Drama”. In H.T. Mason and W. Doyle (ed.), The Impact of the French Revolution on European Consciousness, Gloucester, Alan Sutton, 1989, pp. 21-35) . Mais le littéraire ne se limite pas aux textes de fictions, il inclut également des textes politiques, tels les discours prononcés à la Convention dans la séance du 11 germinal an II (31 mars 1794) qui aboutit à la mise en accusation et au renvoi devant le tribunal révolutionnaire de Danton et des députés dantonistes. Appliquant à cette séance parlementaire la méthode du contre-factuel élaborée par l’écrivain Manzoni, on s’est efforcé de démontrer à la fois l’incertitude de la parole parlementaire, le fait qu’il est aujourd’hui très difficile de savoir ce qu’ont exactement dit les acteurs de l’époque, tellement les journaux censés rapportés leurs propos se contredisent, mais aussi le jeu des « contraintes juridiques » (Michel Troper) qui enserrent les acteurs, et que les dantonistes maîtrisent infiniment moins que leurs accusateurs, les membres du comité de Salut Public (Robespierre et Barère). « Qui a tué Georges Danton ? » paraîtra dans le volume de Mélanges en l’honneur du professeur de droit Yves Guchet que dirige Pascal Morvan, courant 2008.
Concernant Sade, l’approche en termes de “Droit et Litérature” se trouve développée principalement dans le chapitre IV de L’Honneur dans la République. Une histoire de l’indignité de la Révolution française aux années cinquante (à paraître aux éditions Grasset en 2008) où l’on s’efforce de démontrer que la résistance d’un texte comme Les 120 Journées de Sodome (1785) provient peut-être du fait que l’on ne tient pas suffisamment compte du substrat juridique de la pensée de Sade, qui pense dans cet ouvrage un statut juridique extrême, en vigueur dans le droit d’ancien régime, mais également dans la législation anti-émigrés de la Convention : la mort civile. Oser imaginer quels peuvent être les rapports concrets entre des individus frappés de mort civile, et n’ayant plus entre eux aucun lien, la mort civile induisant une mort sociale et la “dé-liaison” maximale des liens naturels et de droit, serait ainsi l’ambition majeure des 120 Journées de Sodome qui peuvent être lues comme un Traité pratique de la mort civile. Ce point de vue a été développé lors de la discussion du papier de Caroline Warman dans une journée d’étude organisée par Alexis Tadié à la Voltaire Foundation le 29 février 2008 : “La figure du philosophe dans la prose non-philosophique”.