Norham Road

Il fallut bien du temps et bien des déboires politiques, financiers et architecturaux, pour que le bâtiment de Norham Road sorte enfin de terre. En 1962, année qui marqua par ailleurs la première promotion féminine à la MFO, Harold Macmillan posa la première pierre, toujours sous le signe de la coopération européenne et de « l’association séculaire entre le peuple français et le peuple britannique ». Cinq ans plus tard, André Malraux inaugura le nouveau bâtiment lors d’une journée mémorable en proclamant dans le nouvel auditorium, devant le tout Oxford réuni, que « la seule lutte qui affronte aujourd’hui les puissances souterraines, c’est celle des puissances de l’esprit ».  

1. Les grands projets

Projet de Jacques Laurent pour Norham Road (octobre 1960)
© Jacques Laurent - Archives MFO

Entre 1959 et 1963, plus d’une demi-douzaine de plans de ce type furent exécutés pour Norham Road par Jacques Laurent, architecte en chef des Bâtiments civils et Palais nationaux, désigné pour porter le projet, puis repris et amendés par l’architecte Eduardo Dodds ou son assistant Peter French, « consultants » anglais. Les archives de la MFO en conservent quelques-uns, dont ce plan ambitieux, jamais exécuté, qui date d’octobre 1960, suite à l’abandon d’un premier avant-projet en 1959. On voit que le bâtiment est encore implanté sur la longueur, face à Norham Road. Il comprend deux étages et les parties « fonctionnelle » et « résidentielle » de la Maison sont clairement distinctes, séparées par une élégante galerie de verre.

 

Dès le terrain de St John’s acheté, Henri Fluchère prépara un cahier des charges spécifiant les besoins du nouveau bâtiment : salle de bibliothèque de 150 à 200 m2, salle des périodiques, 2 bureaux pour les bibliothécaires, salle de conférences et d’expositions (aujourd’hui auditorium), salon, salle à manger, 6 bureaux pour l’administration, cuisine, « lavabos » en rez-de-chaussée ; 10 chambres au premier étage (8 pour les étudiant.e.s, 2 pour les invité.e.s), une salle commune, une salle de bain, un « office », ainsi qu’un appartement directorial de 100m2. Au deuxième étage se trouveraient « trois chambres de domestiques et le logement du gardien » et, enfin, au sous-sol un atelier, une buanderie, une cave à vin et une salle pour les archives. Le jardin, quant à lui, devait comprendre une vaste pelouse, un garage, des places de parking, un abri à bicyclettes, une remise et une loge.

Fluchère demanda alors à Arthur Garrard, estates bursar de St John’s, de le conseiller sur les procédures en vigueur en Angleterre, et c’est ce dernier qui lui recommanda de trouver un architecte anglais pour seconder Jacques Laurent. C’est le cabinet d’Eduardo Dodds et de Kenneth White qui fut retenu.

Restait à savoir dans quel style construire. En 1957, Henri Fluchère penchait plutôt pour un style traditionnel, « un bâtiment d’inspiration française, dont le caractère esthétique, tout en s’harmonisant avec les Collèges de l’Université, témoignerait du bon goût et de l’élégance des constructions de notre pays ». Un des avis pris par Fluchère, celui d’Austin Gill, fellow de Magdalen College et membre du comité oxonien de la MFO, a survécu. Dans une note manuscrite du 25 mars 1960, il évoque lui aussi : « un style traditionnel, c’est-à-dire associé traditionnellement à l’élégance souriante qu’évoque pour les Anglais l’idée de la bonne civilisation française. C’est dire, je crois—surtout à Oxford— un style dix-huitième siècle, et s’il fallait préciser davantage je dirais un style inspiré par exemple par celui de l’Hôtel de Noailles à Saint Germain en Laye […] C’est élégant et en même temps très sobre et les proportions me semblent à peu près exactement celles qui conviendraient ». Bien que de « style traditionnel », l’Hôtel de Noailles figurait aussi « le début d’un style nouveau » ; ce qui permettrait à la MFO d’incarner un élan architectural vers la modernité.

Sans transiger sur cette nécessaire modernité, le point de vue d’Henri Fluchère évolua et des classeurs conservés dans les archives témoignent de sa curiosité grandissante envers les constructions contemporaines. Il envoya des coupures de presse à Jacques Laurent sur « la tour de Nuffield College », « le projet de nouveau bâtiment de Magdalen College », l’« extension » d’Exeter, « les bâtiments de St John’s en construction », dont les chambres d’étudiants « disposées en rayons de ruches » (beehive) et laissa le soin à l’architecture de s’exprimer dans cette veine. La MFO « s’harmoniserait » bien avec les Collèges, mais avec les dernières nouveautés en matière architecturale, plutôt qu’avec leurs cours historiques.

2. Les architectes et l'urbanisme

1, 2 & 3. Projets de Jacques Laurent, intérieur de la MFO (7 décembre 1960, détails) et vue perspective, février 1962
© Jacques Laurent - Archives MFO
4. Projet d'Eduardo Dodds, 1962
© Eduardo Dodds - Archives MFO

On voit ici les seuls plans qui ont survécu dans les archives de l’intérieur de la future MFO, telle qu’imaginée par Jacques Laurent fin 1960. La planche comporte six dessins au total : hall d’entrée, appartement du directeur, « grande salle », bibliothèque, salon, salle à manger. Ces détails montrent l’appartement du directeur, tel qui pouvait paraître lors d’un dîner de Noël, ainsi que la bibliothèque, pour laquelle une galerie était encore prévue. Le deuxième plan est une vue exécutée un an plus tard, lorsque, sous la pression budgétaire, la MFO perdit ses étages et sa partie résidentielle, une solution que refusèrent d’approuver les services de l’urbanisme oxonien (town planning). Le dernier dessin figure un projet de construction phasée imaginé par Eduardo Dodds.

 

Pendant plus d’un an, entre octobre 1959, date de dépôt du premier avant-projet et octobre 1960, rien ne bougea à Norham Road, malgré les mises en garde de plus en plus pressantes de l’avocat (sollicitor) P. E. Sandford Fawcett qui, de son côté, devait composer avec les locataires récalcitrants des maisons victoriennes. C’est alors que Jacques Laurent proposa trois nouveaux avant-projets, en octobre 1960, mais qui furent, eux aussi, contestés. L’implantation, par exemple, ne laissait pas un espace de pelouse suffisant pour les réceptions auxquelles la MFO était habituée depuis les jardins de Woodstock Road. Les chambres du personnel, ensuite, se trouvaient au rez-de-chaussée, tandis que l’appartement du directeur positionné au milieu des chambres des étudiants empêchait de « retrouver le calme d’une vie privée ». Enfin, l’idée de reléguer les cuisines au sous-sol, heurtait la conception qu’Henri Fluchère se faisait cette fois de la modernité sociale : « Le basement, en effet, rappelle trop les conditions détestables de vie réservées aux domestiques à l’époque victorienne. Il deviendra de plus en plus difficile à l’avenir, surtout à Oxford où Morris et d’autres usines offrent à la main-d’œuvre des conditions de travail modernisées (pour ne rien dire de gages élevés), de faire travailler le personnel domestique huit heures par jour en sous-sol ».

Le 8 juin 1961, une cinquième version arriva et reçut l’aval de l’Ambassadeur Jean Chauvel. Mais elle était encore trop chère. En octobre et novembre, il fallut organiser deux réunions en urgence à Paris. Jean Basdevant, qui avait pris la succession de Roger Seydoux à la Direction Générale des Affaires Culturelles, refusa le devis et proposa, par souci d’économie, d’abandonner toute la partie résidentielle et un étage. Les étudiants, comme le directeur, seraient logés soit à Westbury Lodge, soit dans les maisons n° 3 et 4 qui n’étaient pas encore démolies. Le (sixième) projet remis par Jacques Laurent en février 1962 ne tenait donc plus aucun compte des missions résidentielles de la MFO. Or Norham Road était située dans le domaine universitaire, donc avec l’obligation de loger des étudiants. En conséquence, l’urbanisme fit savoir que ce projet ne pourrait pas être accepté en l’état.

C’est alors qu’Eduardo Dodds fut appelé pour résoudre l’impossible : maintenir les deux missions « fonctionnelle » et « résidentielle » tout en restant dans le budget consenti de £75.000. Les premières esquisses furent présentées par l’assistant de Dodds, Peter French, alors que Dodds, déjà malade, devait subir une opération. Mais tout était conforme pour obtenir l’accord de l’urbanisme en termes d’implantation et de distribution des pièces, le projet prévoyant une réalisation phasée et une diversification des sources de financements. Le Marquis de Miramon, représentant général du Crédit Lyonnais à Londres, avait été invité par le Vice Chancellor et Henri Fluchère pour discuter d’une possible implication de la City. La première phase, qui comprenait la partie fonctionnelle du rez-de-chaussée, la bibliothèque et les appartements du directeur au premier étage entrait dans le budget ; la seconde phase prévoyait l’addition de l’auditorium (évalué à £12.000 qu’Henri Fluchère suggéra de

trouver soit auprès de l’Université de Paris, soit auprès de mécènes privés), la troisième phase (correspondant au deuxième étage) comprenait les chambres des étudiants, des hôtes et du personnel (£25.000). Les chambres étant réservées pour l’essentiel aux étudiants oxoniens, Fluchère évoqua ici « l’initiative privée britannique » afin de lever les fonds nécessaires. Le 24 mai 1962, l’urbanisme donna tacitement son accord, sachant qu’Harold Macmillan devait poser la première pierre trois semaines plus tard. En novembre 1962, Jean Basdevant refusa encore le dernier devis de Dodds, jugeant excessifs les sept bureaux demandés pour le personnel. Et tout recommença. En juillet 1963, alors que Fluchère venait de repartir pour la France après dix-sept ans de mission oxonienne, on lui annonça le décès d’Eduardo Dodds. C’est de directeur, mais aussi d’architecte, que la MFO allait devoir changer.

3. Un bâtiment, trois cérémonies

Chantier de Norham Road (juillet 1966)
 Archives MFO
Ouvriers de l’entreprise Benfield et Loxley, cérémonie de faîtage, bâtiment de Norham Road (3 mars 1967). Détail.
Archives MFO
Spectateurs, cérémonie de faîtage, bâtiment de Norham Rd (détail, 3 mars 1967)
Archives MFO

Suite à la démolition des maisons, c’est seulement au printemps 1966 que la construction du nouveau bâtiment put véritablement commencer, cette fois sous la supervision du cabinet Ring/Howard dont le nom est gravé à l’entrée de la MFO. On voit ici l’état du chantier au mois de juillet. Le bâtiment de Norham Road ne fit pas l’objet de deux, mais de trois cérémonies : la pose de la première pierre le 15 juin 1962, en présence d’Harold Macmillan qui s’exprima en sa qualité de premier ministre et de Chancelier de l’Université d’Oxford, la cérémonie de faîtage (« topping out »), le 3 mars 1967, et la cérémonie d’inauguration, le 18 novembre, en présence d’André Malraux. Les deux photographies de groupe présentées ici, moins connues que celle de la pose de la première pierre ou de l’inauguration du bâtiment, ont été prises le jour de la cérémonie intermédiaire du faîtage, ou pose de la dernière pierre, qui met traditionnellement à l’honneur les ouvriers du bâtiment. La première (détail) montre un groupe d’ouvriers de l’entreprise Benfield et Loxley qui construisit la MFO, sous la houlette du chef de chantier, « Mr. Cox ». L’autre montre les spectateurs, qui regardent, depuis la pelouse, la pose de la dernière pierre sur le toit du nouveau bâtiment par l’Ambassadeur Geoffroy de Courcel.

 

Les cérémonies font partie de l’héritage de la MFO mais derrière les clichés officiels, les reportages, les allocutions et les plaques commémoratives, se cachent parfois des difficultés logistiques et diplomatiques. Plus on approchait de l’inauguration de la MFO, plus le ton montait entre François Bédarida et Brian Ring, responsable du cabinet d’architectes qui avait pris la succession de celui d’Eduardo Dodds. Les querelles portèrent sur à peu près tous les sujets, des aménagements intérieurs comme extérieurs. En octobre 1967, les tables de la bibliothèque étaient inutilisables, les étagères trop courtes, le « bruit insupportable » du chauffage donnait l’impression d’être « dans une usine » et à un mois de l’inauguration, des fissures lézardaient déjà les murs. Le cabinet, qui ne survécut d’ailleurs pas très longtemps, ne répondait plus. Déjà embarrassé par les interventions de Ring lors de la cérémonie de faîtage, Bédarida menaça de le dénoncer publiquement devant les officiels le jour de l’inauguration. Si on évita la catastrophe ce jour-là, deux ans d’expertises furent nécessaires pour établir la responsabilité de l’architecte et François Bédarida quitta ses fonctions avant même que les travaux de reprise de la toiture, devenue « légendaire » à Oxford, aient pu être terminés.

Au début des années 1960, les retards de construction furent aussi imputés aux tensions autour de la première candidature du Royaume-Uni à la CEE. Lors de la pose de la première pierre, le Ministère des Affaires Étrangères (MAE) ne comptait d’ailleurs pas être présent. Une note manuscrite indique : « le Département qui ne voulait envoyer personne s’était trouvé forcé de faire un geste puisque la pierre allait être posée par le premier Ministre de Grande Bretagne ». Les raisons de ce refus ne sont pas claires, mais le Directeur des Affaires Culturelles, Jean Basdevant, ne fit pas le déplacement et c’est le directeur adjoint, François Charles-Roux, qui était prévu pour représenter le MAE. Macmillan et le nouvel ambassadeur, Geoffroy de Courcel louèrent avec emphase les vertus de la coopération européenne. Dans ce contexte, la tâche dévolue au Vice Chancellor A. L. P. Norrington était un peu difficile : il choisit de s’exprimer brièvement, en anglais, sur un ton délibérément décalé, pour suggérer qu’on érige deux statues à l’entrée de la MFO, l’une à l’effigie d’Henri Fluchère, symbolisant l’énergie ; l’autre à l’effigie de Marie-Louise Fluchère, symbolisant la beauté.

En 1967, André Malraux domina les festivités. L’inauguration eut lieu dans l’après-midi alors qu’on venait de lui remettre un doctorat Honoris Causa en droit civil (Doctor of Civil Law) réservé aux personnalités politiques, plutôt qu’un doctorat ès-lettres (Doctor of Letters), qu’on décernait d’ordinaire aux artistes ou écrivains étrangers (Cocteau, Gide, Mauriac...). Dans les coulisses d’un protocole parfaitement exécuté devant la presse entre le Sheldonian et Norham Road, des mini-drames se jouaient. Le nouveau mur de la MFO avait été tagué la veille – « Malraux oui De Gaulle non ». Colin Hardie, le public orator chargé de prononcer l’éloge de Malraux, le trouva « fatigué et mal préparé » (quoique « meilleur le jour même »). Le Recteur Roche refusa enfin de prendre la parole, comme il l’avait pourtant fait en 1962, estimant que la place accordée à Malraux, aux côtés de l’Université d’Oxford, reléguait l’Université de Paris à un rôle subalterne. Il fallut donc tout le tact de François Bédarida pour parvenir in extremis à le convaincre que « pour les Oxoniens, l’Université de Paris rest[ait] le point essentiel de référence ». La journée resta malgré tout gravée à la MFO (littéralement, sous la forme d’une citation de Malraux), et la présence très médiatisée du Ministre des Affaires Culturelles eut une portée retentissante, tant sur les plans culturel et scientifique que diplomatique et politique ; c’est aujourd’hui encore l’une des images que l’on retient de la MFO.

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