Patrimoine matériel et immatériel

 

La MFO, c’est aussi un patrimoine matériel et immatériel conséquent. Tandis que la Flore de Maillol domine toujours fièrement l’entrée du jardin de Norham Road, les chaises « grains de café » imaginées par Claude Lalanne, la tapisserie Aubusson d’Yves Millecamps et les gravures prêtées par le Mobilier National témoignaient à l’intérieur de la volonté de la France de faire de la MFO, à la fin des années 1960, un temple du design et de l’artisanat. Rien ne fut laissé au hasard, de la décoration aux jardins et aux arts de la table, afin que la MFO représente le « génie français » célébré par François Bédarida, premier directeur de la « nouvelle » Maison.

1. Flore, Vénus, la Nymphe

Flore au chien
 Créateur : inconnu - Archives MFO

S’il est un élément qui symbolise le patrimoine de la MFO, c’est bien la statue « Flore » d’Aristide Maillol. Flore est numérotée 2/6. Sur sa base, le « M » coexiste avec la marque de la fonderie et le procédé, « C. Valsuani Cire Perdue », alors que certains documents la décrivent à tort comme une fonte au sable de Rudier. Ce cliché, dont le créateur est inconnu, est daté du 12 décembre 1967, soit un mois à peine après l’inauguration du bâtiment de Norham Road ; il fut publié dans l’Oxford Mail. Il montre la statue flanquée d’un grand chien de neige, réalisé par les étudiants. La légende placée sous la photo dans l’album, « The cold companions », évoque non seulement l’hiver oxonien mais aussi la première scène de All’s Well that Ends Well, le terme « cold companion » qualifiant la virginité – « by being ever kept, it is ever lost: ’tis too cold a companion; away with’t! ». La photo évoque les nombreuses représentations et les nombreuses craintes que le nu de Norham Road n’a cessé de susciter depuis plus de cinquante ans.

 

L’entrée du bâtiment de Norham méritait d’être égayée, mais on songea tout d’abord à des touches de couleur sur le mur de l’auditorium. Henri Fluchère avait en tête un  « vaste émail aux vives couleurs », François Bédarida une « mosaïque » ou « céramique ». Ce n’est qu’au mois d’octobre 1967 que les choses se précisèrent, grâce à des échanges entre Bédarida et Bernard Anthonioz, chef du Service de la Création Artistique (Ministère des Affaires Culturelles). Un projet de statue en bronze fut arrêté et plusieurs sculpteurs envisagés. Bédarida avait une préférence pour Henri Laurens, mais ses « Sirènes » étaient alors épuisées et la fonte d’« Océanide » aurait coûté trop cher dans le cadre du 1% artistique. Les noms de Jean Peyrissac et de Jean Chauvin furent également évoqués. Mais toute commande prendrait nécessairement du temps. C’est alors que le Service proposa de prêter pendant six mois la statue de Maillol, à l’époque à Amiens, pour régler le problème de l’inauguration. C’est Malraux lui-même qui intercéda par la suite pour que le dépôt devienne permanent.

Vénus, Flore, Flore nue, la Flore, la Nymphe, selon les correspondants, mesure 1m60 pour 300kg. Elle arriva à Oxford en novembre 1967 par camion et bateau parmi sept autres caisses qui contenaient les derniers objets et meubles du Mobilier National. Le 13 février 1968, elle fut assurée par la Compagnie Eagle Star pour £12.000. À titre de comparaison, la tapisserie « Eurythmie » d’après Yves Millecamps, fut assurée pour £1.700 et la totalité des livres de la bibliothèque pour £10.000.

Il ne fallut pas longtemps pour que l’on s’approprie la statue qui cristallisa tout d’abord les tensions politiques de la fin des années 1960 : la veille de l’inauguration, elle fut recouverte de peinture noire (selon Le Monde), au moment où le mur de la MFO était tagué, et quelques mois plus tard, dans la nuit du 14 au 15 mai 1968, le socle fut vandalisé, même si la statue elle-même n’en souffrit pas.

Ce mélange entre la solidité du bronze et la fragilité supposée de Flore a inquiété plus d’un.e directeur.trice de la MFO, mais peut-être aucun autant que Bruno Neveu (dir. 1981-1984). D’abord inquiet de ne pas trouver confirmation du dépôt permanent, Neveu craignait par ailleurs des actes de vandalisme « dans une zone résidentielle peu surveillée et peu habitée, spécialement sur un nu féminin », description qu’on a un peu de mal à associer aujourd’hui à North Oxford. Sans compter qu’une voiture déposant des invité.e.s à l’entrée de la MFO pouvait toujours glisser sur une plaque de verglas et s’encastrer dans Flore... Il proposa donc de l’échanger contre « une œuvre (bronze ou marbre) répondant par son caractère ou son style non seulement aux convenances architecturales (le bâtiment, d’une modernité parfaitement neutre, n’appelle en fait aucune corrélation spéciale) mais surtout à l’esprit de la Maison française d’Oxford, institution d’étude et de recherche auprès d’une illustre université à laquelle elle s’est rattachée. Le choix d’une sculpture du XIXe siècle français serait certainement le plus judicieux. Les travaux des historiens sur cette période ont [...] remis en lumière les grands mérites de l’art académique, sa vitalité d’inspiration et sa grande qualité de facture. Parmi la foule des pièces en sommeil dans les dépôts de l’État, il serait à coup sûr possible d’en distinguer une qui convînt et qui pût revivre dans le cadre de la Maison française d’Oxford, dont elle renforcerait, par son symbolisme, le message : invitation à une recherche ardente et méditative de la Connaissance. Une figure mythologique – Minerve, Clio – ou allégorique – la Science, l’Éducation, le Génie de la France — conviendrait parfaitement pour semblable expression artistique. » Mythologique ou allégorique, mais sans doute chastement drapée, telle aurait pu être la remplaçante de Flore dans les années 1980.

2. Ameublement et décoration : « Une galerie vivante du mobilier français contemporain »

1. Chaises Claude Lalanne
Archives MFO
2. Salle à manger de la MFO
Archives MFO
3 & 4. Détail et bolduc de la tapisserie « Eurythmie » d’après un carton d’Yves Millecamps (Pinton Frères, Felletin)
Archives MFO

En 1967, la décoration intérieure de Norham Road fit l’objet de tous les soins, en particulier le salon et la salle à manger, considérés comme les pièces nobles. Ces photographies montrent la salle à manger. Depuis la création, en 1964, de l’Atelier de Recherche et de Création voulu par Malraux au sein du Mobilier National, il était possible de faire réaliser des prototypes. Ces 24 chaises en acier chromé, cuir et palissandre, dessinées par Claude Lalanne en 1965, ont en fait un nom – « grains de café ». Selon le site du Mobilier National et de la maison Phillips qui vendit le lot original en 2009, le modèle fut ainsi baptisé car dessiné pour les bureaux d’Olivier de la Baume, directeur de La Maison du Café. L’assise en cuir comprend cinq « grains », le dossier deux. Les chaises ont été spécialement éditées pour la MFO par la société T.F.M. et, contrairement aux éditions suivantes de Zol, elles sont marron foncé, comme les prototypes de Lalanne, plutôt que noires. À l’arrière, on aperçoit la tapisserie « Eurythmie » tissée par le lissier Pinton Frères à Felletin (tapisserie d’Aubusson) en 1965, d’après un carton de 1964 d’Yves Millecamps acheté par Mobilier National. Il s’agit d’une composition aux proportions imposantes (2.20 x 4.55), assez sombre, qui correspond à la période géométrique du peintre. La tapisserie est signée en bas en gauche tandis que la marque de l’atelier est présente sur le bolduc. Au-dessous, on observe la desserte qui servait à mettre en valeur les vases et coupes, notamment de Sèvres. Une suspension arachnéenne blanche complétait le tout. Cet ensemble remarquable était positionné pour être vu dès la porte franchie, lorsque les parois mobiles de teck (quant à elles imaginées par Auguste Anglès pour moduler l’espace du rez-de-chaussée) étaient ouvertes.

 

François Bédarida obtint un crédit de 360.000FF pour la décoration intérieure de la MFO et la transformation de Westbury Lodge. Il traita alors directement avec trois interlocuteurs : Bernard Anthonioz, chef du Service de la Création Artistique (Ministère des Affaires Culturelles), Jean Coural (administrateur du Mobilier National) et l’une de ses collaboratrices, Sylvie Lafitte, à laquelle on doit bien des choix esthétiques de la nouvelle Maison. Dans son propre bureau, Bédarida conserva certaines pièces Louis XV que le Mobilier National avait prêtées à Henri Fluchère en 1947. Les parties publiques de la Maison, en revanche, devaient offrir « aux visiteurs un exemple séduisant du travail le plus récent des artisans et artistes décorateurs français » – précisément ce que la France cherchait à produire cette année-là à l’Exposition Universelle de Montréal. Pour superviser le montage des pièces les plus fragiles, le Mobilier National envoya un de ses restaurateurs en mission.

Il s’agissait de présenter « une galerie vivante du mobilier français contemporain » mais aussi les « recherches menées aujourd’hui en France sur le plan des arts décoratifs », dont les textiles et la tapisserie. Vingt ans plus tôt, l’exposition des tapisseries de Jean Lurçat, dont le vernissage avait été assuré par Odette Massigli (18 novembre 1948), en présence d’historiens de l’art et de galeristes comme Pierre Gimpel, avait attiré plus de 2000 visiteurs dans l’espace exigu de Beaumont Street.

On pourrait penser que cette idée eût germé très tôt dans la conception du projet. Il n’en est rien : il était d’abord prévu que le mobilier soit tout simplement commandé chez Heal’s, à Londres. Transformer la MFO en show-room du design français est une solution tardivement imaginée par François Bédarida pour palier un problème gênant : la volonté de Brian Ring, du cabinet d’architecte Ring/Howard, de s’occuper aussi de l’agencement intérieur de la Maison. À défaut, Ring menaçait de se « désintéresser de la fin de l’ouvrage ». Bédarida n’entendait pas transiger, outre qu’il considérait que les idées de Ring « ne témoign[ai]ent guère d’effort imaginatif » ; au final, on ne laissa à ce dernier que l’aménagement de l’auditorium et de la bibliothèque.

Il faut souligner la justesse des choix et le souci du détail que François Bédarida, Renée Bédarida et Sylvie Lafitte, apportèrent alors à la décoration de la MFO. En sus des deux pièces majeures que sont Flore et Eurythmie, l’inventaire de 1967 mentionne douze œuvres directement choisies dans le Fonds d’Art Décoratif : un pichet de Pierre Fouquet, deux plats Picasso des ateliers Madoura (qui éditait les céramiques du peintre), une aquarelle de Wogensky, des lithographies de Poliakoff, Soulages, Estève, des gravures de Ernst, Bissière (Louttre) et Prassinos, un dessin de Szafran. Viennent ensuite quatorze pièces de la Manufacture Nationale de Sèvres (coupes, vases, cendrier et buste d’Alexandre Brongniart). Les textiles furent choisis avec le même soin : les rideaux de la MFO, par exemple, furent dessinés et tissés par Geneviève Dupeux, fondatrice de l’Atelier National d’Art Textile.

Le salon posait un certain nombre de difficultés techniques, étant donné qu’il devait remplir plusieurs fonctions : l’une, plus formelle (réceptions debout, colloques), l’autre plus intime (endroit où se retirer après les dîners). En conséquence, un ameublement plutôt léger et mobile, donc facilement déplaçable, fut positionné côté jardin, et des sièges, canapés, tables basses et lampes, furent installés autour de la fenêtre et côté cuisine. Le pilier ne cessa de causer du souci : on choisit finalement de l’habiller de plantes grimpantes et de disposer de part et d’autre des sièges blancs assortis.

C’est le dimanche 15 octobre 1967 que les étudiants prirent leur tout premier repas dans la nouvelle salle à manger encore en chantier, selon un mode de vie « de style familial », dira François Bédarida. Trois jours plus tard, Michel Butor arrivait pour inaugurer le programme de l’année 1967-1968.

3. Les jardins

Plans et relevés des espèces, 72 Woodstock Road, Robert Joffet, 1953.
© Robert Joffet - Archives MFO

Les missions de la MFO exigeaient de disposer de jardins suffisamment étendus mais qui n’étaient pas destinés à refléter l’art français de la même façon que les intérieurs. Dans ses diverses incarnations, la Maison était française au dedans et anglaise au dehors. Ce sont ses jardins, ses liens directs avec le foncier collégial dans le domaine universitaire (St Hugh’s, St John’s) et sa volonté de s’harmonier dans le paysage, même à Norham Road, qui contribuaient à lui conférer, aux yeux des oxonien.n.e.s comme des invité.e.s, un statut de « mini-collège ». On voit ici un plan détaillant les espèces du jardin du 72 Woodstock Road. Daté du 1er octobre 1953 et effectué pour le MAE, il est en fait signé du célèbre paysagiste Robert Joffet. Joffet – artisan de la politique hygiéniste de Vichy dans les jardins parisiens, puis nommé après-guerre au poste de conservateur en chef des jardins et parcs de la ville – était en effet venu à Oxford en 1952 pour étudier la réalisation de son « Jardin Shakespeare » au Pré Catelan. Outre les jardins des Colleges, c’est donc tout naturellement qu’il trouva l’inspiration chez le Shakespearien Fluchère qui le reçut à la MFO, dans une demeure surnommée « The Shrubbery »

 

Le jardin de 2.000m2 du 72 Woodstock Road représentait un atout décisif, mais son entretien au quotidien se révéla un gouffre financier. Bien que « réputé parmi les jardins oxoniens pour la variété de ses essences et l’élégance de son paysage floral », le jardin était dans un état « lamentable » après-guerre. Aussi Henri Fluchère était-il bien déterminé à lui faire retrouver sa splendeur passée, « indispensable au succès de notre fête annuelle ». Le jardin exigea immédiatement des investissements considérables pour l’époque, comme une indispensable tondeuse à gazon. Dès l’hiver 1949-1950, il fallut s’occuper de la pelouse, tailler les arbres, planter de nouveaux arbustes et des rosiers. Puis refaire la serre, les bacs à fleurs et les bordures, recouvrir (plusieurs fois) les allées de gravier, entretenir les clôtures. L’aide de Robert Joffet fut donc la bienvenue car « The Shrubbery » manquait notamment de fleurs : « Nous avons reçu de lui l’aimable promesse d’une aide pour l’aménagement de notre paysage floral. J’exprime à M. Joffet ma reconnaissance, car s’il peut nous faire parvenir l’année prochaine, un certain nombre de tulipes, de dahlias, ou d’autres fleurs persistantes, cela contribuera à embellir notre jardin notablement, sans que nous ayons à engager de dépenses ». Joffet revint bien à Oxford l’année suivante, en 1953, pour inaugurer une exposition sur les jardins français, avec des « projections en couleur ».

Quand les premiers plans de Norham Road arrivèrent, Henri Fluchère insista pour que l’implantation soit modifiée afin de réserver une place plus importante au jardin. La nécessité d’y réaliser un jardin à l’anglaise s’imposa à nouveau, pour adoucir les formes du bâtiment et « composer un agréable paysage d’une manière conforme à la tradition des collèges d’Oxford ». Le lien entre le dehors et le dedans se ferait grâce au mobilier de jardin, quant à lui français, puis à la réalisation d’une bordure dans le hall d’entrée composée de 42 pots de cactus et succulentes, qui attirèrent l’œil de l’ORTF lors de l’inauguration. Ce reportage permet par ailleurs de constater qu’une seconde tapisserie avait été placée juste au-dessus de cet espace vert.

On ne partait pas tout à fait de rien : malgré un « beau houx » qui fut perdu, restaient encore deux marronniers, des pommiers, poiriers, lilas et cytises ; mais François Bédarida, qui considérait le jardin comme un « cadre inséparable du reste de la Maison Française », demanda, et obtint, des crédits considérables (£1.200) pour l’aménager. Après avoir consulté plusieurs paysagistes il fixa son choix sur l’entreprise Waterer, recommandée par Alan Bullock qui l’avait employée à St Catherine’s College.

Les objectifs étaient clairs : mieux intégrer le nouveau bâtiment dans Norham Road, offrir un espace de détente mais aussi de travail aux hôtes et aux étudiant.e.s, et permettre la tenue des garden parties, tradition que François Bédarida comptait bien faire revivre dès juin 1968. Les archives font alors état de quatre éléments, entretenus chaque semaine par les Charlett (père et fils) : la pelouse, les plates-bandes de fleurs – dont un « écrin » pour Flore et deux parterres de roses, près de la terrasse et devant le bureau du directeur – un « rideau d’arbres, d’arbustes et de plantes grimpantes », pour masquer Westbury Lodge et une haie (thuyas, lauriers et troènes) sur Norham Road pour abriter des regards. Quelques années plus tard, un don insolite arriva : le 6e comte de Harrowby, ancien élève de Christ Church, offrit à la MFO des boutures « d’un saule pleureur planté sur la tombe de Napoléon à Sainte Hélène ». Elles venaient compléter le masque de Napoléon, don de la famille Sankey, installé dans une alcôve de la bibliothèque.

Lors de l’inauguration de Norham Road, François Bédarida put ainsi vanter la complémentarité entre l’ameublement et la décoration intérieure de la MFO – « expression du génie français » faite de « formes hardiment modernes » et d’« objets fonctionnels » – et le jardin : « A l’extérieur au contraire nous avons choisi de laisser libre cours à l’art tout britannique du jardin à l’anglaise ». Personne ne releva apparemment l’opposition entre le « génie » français et le simple « art » anglais.

4. Cuisine, art de la table, et gastronomie moléculaire

Plan de table et menu, dîner en l’honneur de Jacques Derrida, 5 décembre 1979 (exécuté par Christian Picaud)
© MFO - Archives MFO

Le souvenir des dîners donnés en l’honneur des invité.e.s subsiste dans les archives de la MFO sous la forme de plans de table dactylographiés autour des menus, conservés surtout à partir de la réouverture à Norham Road, en 1967. L’exemple présenté ici, daté du 5 décembre 1979, eut pour occasion la deuxième visite de Jacques Derrida à Oxford pour une conférence intitulée « L’enseignement de la philosophie », présidée par Alan Montefiore. La spécialité des conférenciers déterminait la liste des convives de la MFO, sachant qu’un membre du personnel et un.e étudiant.e français.e était systématiquement invité.es. Outre Henry Bouillier, Jeanne Gandrey de Quercize, et Wilfrid Rotgé, côté MFO, étaient notamment présent.e.s Ann Wordsworth et son mari Jonathan, Isaiah Berlin, Michael Dummett, les Professeurs de littérature française C. A. Robson, R. Golthorpe, P. Hoy, ainsi que leurs conjoint.e.s. Le dîner revint à une somme raisonnable, £89.90 pour vingt personnes. Les ingrédients furent commandés chez les fournisseurs habituels de la MFO à cette époque-là – Argyle, sur Banbury Road, pour le poisson, les Frères Hedges pour la viande. Le cuisinier en résidence, Christian Picaud, resta dans la tradition d’une cuisine bourgeoise à la française : soupe de poisson (moules, baudroie, haddock, morue et saumon), coq au vin et pommes paille, salade, fromage et omelette norvégienne.

 

Selon Claude Schaeffer, la cave et la cuisine de la MFO devaient refléter le raffinement de la gastronomie française et le personnel être forcément français, « chef français » ou « bonne cuisinière française » : « il serait fort utile que la Maison puisse satisfaire le secret espoir de bien d’un fellow d’Oxford : de pouvoir discourir des affaires de nos deux pays à l’occasion d’un repas à la française, accompagné d’un vin de notre pays choisi dans la cave généreuse de la Maison ». Jusqu’en 1948, les réceptions se tenaient dans divers lieux de la ville, comme pour François Mauriac, le 28 mai 1947, chez White’s où l’on servit notamment un consommé à la tortue.

Sans le sésame d’une catering licence, la MFO vécut des premières années difficiles, même si un traiteur pouvait être engagé lors des réceptions de plus de vingt personnes : sucre, viande, œufs étaient sévèrement rationnés, la réserve mise sous clé et chaque aliment dûment compté. À défaut d’un chef français, c’est une cuisinière anglaise, « Mrs Holland », qui assura les repas à Woodstock Road. Henri Fluchère la décrivit avec chauvinisme comme une « excellente cuisinière (pour une anglaise) » ; elle faisait partie des six personnes encore appelées « domestiques » dans les rapports d’activité.

Ce n’est qu’après la réouverture de la MFO en 1967 qu’on commença à engager de jeunes cuisiniers français célibataires, logés sur place. Cette année-là, le budget de Norham Road témoigne aussi d’une attention aux arts de la table : faïence de Gien pour les dîners quotidiens, service d’apparat de chez Haviland, chandeliers, argenterie Christofle marquée d’un élégant logo MF, Cristalleries Saint Louis, etc. Les services et les plats avaient beau être français, le rituel des dîners formels était oxonien : dîner au chandelles et sans nappe – d’où la nécessité de trouver une table suffisamment robuste que François Bédarida souhaitait pouvoir disposer en fer à cheval, selon la tradition collégiale. Même si la cuisine de Norham Road était de dimensions modestes, la MFO proposait des repas en semaine, des réceptions et des dîners formels, « à la française », quoi que sans ostentation. Les menus quotidiens étaient supervisés par la secrétaire générale ; les dîners formels par Renée Bédarida. Pour donner une idée de l’ampleur de ces activités, François Bédarida compulsa quelques chiffres : 5868 personnes furent invitées à la MFO durant ses quatre années de mandat dont 1036 y déjeunèrent ou dînèrent.

La cuisine fut l’une des premières victimes des coupes budgétaires des années 1980. Parmi ses missions, la MFO devait offrir aux étudiant.e.s d'Oxford l’expérience d’un cadre de vie à la française, qui incluait trois repas sur place, à la manière d’un college, et organiser des réceptions variées (déjeuners et dîners, vernissages, cocktails, tea parties, sherry parties, garden parties...) pour faciliter les échanges culturels et scientifiques. Priver la MFO de ses fonctions sociales revenait donc à nier les termes mêmes du décret de fondation. C’est dans ce sens qu’Henri Bouillier plaida pour qu’on conserve le poste de cuisinier. Il monta même une campagne de soutien. Dans les archives de la MFO, sans doute le plus remarquable de ces « plaidoyers » a survécu, en date du 10 juillet 1981 : celui de Nicolas Kurti, physicien pionnier de la gastronomie moléculaire. Dans un français parfait, Kurti rappela à la Direction Générale des Affaires Culturelles l’importance d’une cuisine qui « sans être luxueuse » avait un « caractère typiquement français » : « Quand on assiste à un repas à la Maison Française, on se sent transporté, pour quelques heures, dans un coin de la France au centre même d’Oxford. Et c’est à la Maison Française que l’on rencontre, tout comme dans les collèges, des collègues de disciplines différentes de la sienne, mais qui ont un trait important en commun : ils sont des francophiles et, pour la plupart, des francophones ». Le rôle de la gastronomie dans la diplomatie scientifique aurait pu convaincre. Ce ne fut pas le cas et la MFO perdit ses cuisiniers.

5. Les garden parties solennelles : un concept MFO

Garden party 1956
Créateur : Wyn Griffith
Au dos : [Tampon] Wyn Griffith/Jesus/Oxford. [Au crayon] 1956 I
© Wyn Griffith - Archives MFO
Garden Party 1958
Archives MFO
François Bédarida devant une des maisonnettes en construction à Norham Road (non dat., c.1969)
Archives MFO

Les années 1950 représentent l’âge d’or des garden parties à la MFO qui atteignirent jusqu’à 1800 invité.e.s dans les jardin de « The Shrubbery ». Ces réceptions furent pérennisées par Henri Fluchère suite au succès de l’inauguration du 4 juin 1948. Les garden parties témoignaient d’une autre grande qualité du premier directeur de la MFO : son sens de la communication. Photographes et journalistes à l’appui, il transforma une fête champêtre qui aurait pu rester confidentielle et universitaire en « événement social le plus remarqué d’Oxford », associant town and gown : artistes, universitaires (y compris non-oxoniens, Fluchère remerciant ainsi ceux qui l’avaient invité à donner des conférences), diplomates, capitaines d’industrie, autorités locales (maire, chef de la police, MP...), représentants ecclésiastiques étaient convié.e.s – sans pour autant oublier la communauté française au sens large, professeur.e.s de français des écoles du secondaire et communauté expatriée. Fluchère pouvait compter sur l’aide du comité directeur oxonien, des ambassadeurs, attachés culturels et vice chancellors qui ne faisaient jamais faux-bond. La tradition fut reprise par François Bédarida en 1968, à une échelle moindre (500 à 600 invités) et avec un caractère plus festif, comme en témoignent notamment les maisonnettes thématiques construites pour l’occasion.

 

Il y eut quatorze garden parties à « The Shrubbery » de 1948 à 1962, dont certaines marquèrent l’histoire de la MFO : 1948 (inauguration), 1956 (dixième anniversaire de la fondation), 1958 (dixième anniversaire de l’inauguration mais aussi présence de Roger Seydoux venu se décider sur l’opportunité d’acheter le terrain de Norham Road) et 1962 (pose de la première pierre).

Les garden parties se déroulaient un samedi, début juin, quelques semaines en amont d’Encaenia. Elles duraient deux ou trois heures, à partir du milieu de l’après-midi. Lorsque des personnalités françaises étaient distinguées par un doctorat honoris causa lors d’Encaenia (Vincent Auriol, Francis Poulenc, Fernand Braudel...), il y avait simplement une réception à la MFO. En revanche, c’est bien le matin de la garden party que certaines personnalités reçurent leur diplôme : René

Massigli, Floris Delattre et Jean Sarrailh (1948), Edmond Faral (administrateur du Collège de France, 1952), Jean Cocteau et Jules Blache (recteur de l’Université d’Aix-Marseille, 1956), Jean Chauvel (1958) et Julien Cain (administrateur de la BnF, 1961). Une seconde particularité, toujours destinée conférer solennité à l’évènement, était la remise des décorations aux personnalités d’Oxford par l’ambassadeur. Là encore, l’inauguration fit office de test et d’exception, avec six remises, mais la tradition se perpétua dans les années 1950, d’H. A. R. Gibb (1950) à Jean Seznec (1958).

Les dates arrêtées, l’importance diplomatique des garden parties assurée, restait à trouver, année après année, un équilibre entre tradition et innovation. Par exemple à travers la musique. En 1962 – année, certes, particulière – on possède la liste des sept morceaux joués tout au long de l’après-midi, de Haendel à Darius Milhaud (sans tropisme français). Le théâtre représentait une autre source de nouveauté. En 1953, l’OUFC annonça lui-même la garden party à ses membres, ouverte par John Peters, alors président de l’Oxford Union, en leur promettant une apparition des acteurs des Mouches, que l’OUFC jouait cette année-là, « en costume ». En 1959, à l’instar de ce que pratiquaient l’été les troupes de théâtre universitaires dans les jardins des colleges, Fluchère coupla la garden party à une représentation de La Belle au Bois de Jules Supervielle sous l’égide de l’OUFC. La pièce fut jouée par des étudiant.e.s, dans sa propre mise en scène, sous une tente construite pour l’occasion, avec des costumes imaginés par son comparse du Rideau Gris, Henri Rey. Elle eut un certain succès et, encouragé par Jean Chauvel, Henri Jourdan offrit par la suite la scène de l’Institut Français de Londres.

François Bédarida, quant à lui, opta pour des maisons thématiques qui donnaient à la garden party des airs de kermesse mondaine : « trois petites maisons de bois dont la décoration se renouvelle d’une année à l’autre. Tantôt chalet, tantôt maison paysanne, tantôt guinguette ou bistrot montmartrois, ces maisonnettes accordent à leur déguisement leurs enregistrements sonores et les boissons qu’elles offrent. Des banderoles, des parasols aux brillantes couleurs, des tables blanches et des chaises de toile bleue et rouge complètent le décor auquel s’ajoute l’élégante variété des toges académiques ».

Fluchère et Bédarida restaient dépendants des trois derniers ingrédients de toute garden party réussie : le premier, peu maîtrisable, le climat anglais de juin, qui obligeait à envisager des solutions de repli, à l’intérieur ou sous des marquises (bien que l’expression « Fluchère weather » ait été inventée pour signaler le temps particulièrement clément lors des garden parties de la MFO) ; le second les « rafraîchissements » ; le troisième, l’esprit d’équipe. On connaît la composition des buffets pour quelques années seulement, par exemple en 1951 : salade de fruits, sandwiches et café glacé. Les fruits, dont les fraises, dominaient cet événement d’été et par souci d’économie, la MFO avait pris l’habitude de se fournir le matin même sur le marché de Covent Garden, plutôt que sur celui d’Oxford. Il faut finalement mentionner le rôle des garden parties comme ciment du collectif : les premiers directeurs soulignèrent sans faillir l’investissement des personnels et des étudiant.e.s. Il fait peu de doute que les garden parties, hors caméras, photographies, et ambassadeurs, étaient aussi l’occasion de fédérer les équipes portées par un objectif commun : rendre la fête plus belle, année après année.

Continuer la visite :